Emploi
Pourquoi la France a-t-elle un chômage structurel élevé ?
7,3 % en 2024 contre 3 % en Allemagne. Même en période de croissance, le chômage français ne descend pas vraiment. Pourquoi ?
Le chômage structurel français est estimé à 7–7,5 % par le FMI et l'OCDE.
Chômage conjoncturel vs chômage structurel : quelle différence ?
Le chômage conjoncturel est lié aux cycles économiques : il monte en récession, descend en croissance. Le chômage structurel est plus profond — il persiste même quand l'économie va bien, parce qu'il résulte des rigidités du marché du travail lui-même.
La France illustre parfaitement ce second cas. Lors des meilleures années de croissance (2017–2019), le chômage a bien baissé — de 9,5 % à 8,1 % — mais il a plafonné là. En comparaison, l'Allemagne oscillait autour de 3 %, le Royaume-Uni autour de 4 %.
Pour l'OCDE, le taux de chômage structurel français (appelé NAIRU — taux de chômage n'accélérant pas l'inflation) est estimé entre 7 et 7,5 %. C'est structurellement plus élevé que la plupart des pays comparables.
Comparaison européenne : la France dans le milieu du tableau
La France se situe au-dessus de la moyenne de la zone euro. Elle fait mieux que l'Espagne ou la Grèce, mais nettement moins bien que l'Allemagne, les Pays-Bas ou les pays scandinaves.
Cause 1 : le dualisme CDI / CDD
Le marché du travail français est profondément dual : d'un côté des emplois en CDI très protégés, de l'autre des CDD et des contrats précaires très flexibles. Cette dualité crée des effets pervers.
- Licenciement coûteux et procédurier
- Indemnités légales + prud'hommes
- Délais souvent de 18 à 36 mois
- Risque juridique réel pour l'employeur
- 85 % des embauches en CDD
- Durée médiane : 1 à 3 mois
- Turnover très élevé
- Peu de formation, peu d'investissement
Résultat : les entreprises hésitent à créer des CDI en période d'incertitude. Elles embauchent en CDD, ce qui alimente les allers-retours au chômage. 85 % des nouvelles embauches se font en CDD ou intérim (DARES, 2023), mais beaucoup ne débouchent pas sur un CDI.
Cause 2 : le coût du travail et du licenciement
En France, le coût total du licenciement économique est parmi les plus élevés de l'OCDE. Il comprend :
- Les indemnités légales de licenciement (1/4 de mois par année d'ancienneté depuis 2017)
- Le préavis (1 à 3 mois selon l'ancienneté)
- La procédure obligatoire : entretien préalable, lettres recommandées, délais légaux
- Le risque de recours aux prud'hommes : environ 140 000 affaires par an, avec un taux de succès salarié de ~70 %
- Pour les licenciements collectifs : plan de sauvegarde de l'emploi (PSE), consultation du CSE, parfois accord de branche
Les ordonnances Macron de 2017 ont introduit le barème Macron (plafonnement des indemnités prud'homales) pour réduire l'incertitude juridique. L'effet a été réel mais limité : la peur du licenciement reste un frein à l'embauche.
Cause 3 : la désadéquation des compétences
La France cumule paradoxalement un chômage élevé et des tensions de recrutement record. En 2023, Pôle Emploi recensait plus de 400 000 offres d'emploi non pourvues en permanence — une situation que les économistes appellent le "mismatch".
Ce décalage s'explique par plusieurs facteurs :
- Géographique : les emplois sont à Lyon, Toulouse, Paris — les chômeurs à Calais ou dans les Ardennes
- Sectoriel : pénurie de soudeurs, électriciens, développeurs informatiques, aides-soignants — mais suroffre dans d'autres secteurs
- Niveau de qualification : 45 % des chômeurs ont un niveau inférieur au BAC (DARES 2023) dans une économie qui demande de plus en plus de compétences
Selon France Stratégie, 30 à 40 % du chômage français serait explicable par ce seul mismatch — c'est-à-dire qu'il subsisterait même si les rigidités du code du travail disparaissaient.
Cause 4 : les effets des minima sociaux et du SMIC
Le SMIC français représente environ 61 % du salaire médian, l'un des ratios les plus élevés d'Europe (OCDE). Ce niveau élevé a deux effets opposés :
- Effet positif : protège les travailleurs peu qualifiés et réduit la pauvreté laborieuse
- Effet négatif : rétrécit le spectre des emplois viables pour les moins qualifiés, qui coûtent trop cher pour être embauchés à un salaire permettant la rentabilité
La France compense partiellement cet effet via des allègements de cotisations Fillon sur les bas salaires (environ 65 Md€ par an), mais ces aides créent elles-mêmes une trappe à bas salaires : les employeurs évitent d'augmenter au-delà du SMIC pour ne pas perdre les exonérations.
Les minima sociaux (RSA, ASS, AAH) jouent aussi un rôle complexe : pour certains profils, la reprise d'un emploi peu rémunéré offre un gain net limité, ce qui peut décourager la recherche active.
Cause 5 : la formation professionnelle insuffisamment ciblée
La France dépense 32 milliards d'euros par an en formation professionnelle (hors apprentissage) — l'un des budgets les plus élevés d'Europe. Pourtant, les résultats restent décevants.
Le problème : la formation bénéficie surtout à ceux qui en ont le moins besoin. Les cadres et les salariés en CDI dans les grandes entreprises accèdent facilement à la formation ; les chômeurs peu qualifiés y ont accès plus difficilement, et les formations proposées ne correspondent souvent pas aux besoins réels du marché.
Le CPF (Compte Personnel de Formation), créé en 2019, a connu un succès massif — mais largement détourné vers des formations de loisir (permis de conduire, bureautique...) plutôt que vers des reconversions vers les secteurs en tension.
Et si on comparait les réformes qui ont marché ?
Plusieurs pays ont significativement réduit leur chômage structurel par des réformes :
- Allemagne (réformes Hartz, 2003-2005) : flexibilisation du marché du travail, mini-jobs, réforme des allocations chômage. Résultat : chômage passé de 11 % à 5 %, puis à 3 %.
- Pays-Bas (Flexicurité, années 1990) : sécurisation des transitions plutôt que de l'emploi. CDI et CDD traités de façon plus symétrique, formation renforcée pour les chômeurs.
- Danemark (Flexicurité) : licenciement facile + indemnités généreuses + obligation de formation active. Coût élevé mais chômage structurel <4 %.
La France a tenté des réformes similaires (loi El Khomri 2016, ordonnances Macron 2017, réforme de l'assurance chômage 2019-2023) sans atteindre des résultats comparables — en partie parce que les réformes ont été partielles, en partie parce que la France n'a pas investi dans la contrepartie formation comme les pays nordiques.
En résumé
Le chômage structurel français est le produit de plusieurs rigidités qui se renforcent mutuellement : un marché du travail dual qui décourage les embauches en CDI, un coût du licenciement élevé, un mismatch géographique et sectoriel important, et une formation professionnelle mal ciblée.
Il n'existe pas de solution simple. Les pays qui ont réussi à le réduire ont combiné flexibilisation encadrée et sécurisation des parcours — un modèle coûteux à mettre en place mais dont l'efficacité est documentée.
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