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Pourquoi la France se désindustrialise ?

En 1980, l'industrie représentait 24 % du PIB français. En 2023, à peine 10 %. 2,5 millions d'emplois industriels ont disparu. Voici pourquoi.

10 % du PIB seulement pour l'industrie manufacturière en France en 2023, contre 20 % en Allemagne et 15 % en Italie. La France est l'un des pays les plus désindustrialisés d'Europe occidentale.
Source : Eurostat / INSEE Comptes nationaux 2024.

L'ampleur du phénomène en chiffres

La désindustrialisation française est l'une des plus marquées d'Europe :

  • L'industrie représentait 24 % du PIB en 1980, contre 10 % en 2023 — une chute de 14 points.
  • Les emplois industriels sont passés de 5,3 millions en 1980 à 2,8 millions en 2023 — soit 2,5 millions de postes perdus en 43 ans.
  • La balance commerciale industrielle est déficitaire de 65 milliards d'euros par an en 2023 (Douanes françaises).
Allemagne
20 %
20 % PIB
Italie
15 %
15 % PIB
Zone euro
13 %
13 % PIB
France
10 %
10 % PIB

Part de l'industrie manufacturière dans le PIB, 2023. Source : Eurostat.

Cause n°1 : le coût du travail et les charges sociales

Le coût du travail horaire industriel en France est l'un des plus élevés d'Europe : 40,5 €/heure en 2023 contre 36,1 € en Allemagne, 28,5 € en Espagne et 7,8 € en Pologne (source : Eurostat). Cet écart rend compétitives les délocalisations vers l'Europe de l'Est ou l'Asie pour les productions à faible valeur ajoutée.

La France se distingue par un niveau de cotisations patronales particulièrement élevé : environ 45 % du salaire brut en charges patronales, contre 20 % en Allemagne. Les exonérations de cotisations sur les bas salaires (ex-allègements Fillon) atténuent partiellement cet écart mais créent un effet de "trappe à bas salaires".

Cause n°2 : la montée en gamme n'a pas compensé

Face à la concurrence des pays à bas coût, la stratégie classique est de monter en gamme : produire des biens à forte valeur ajoutée que les pays émergents ne peuvent pas copier facilement. L'Allemagne y a réussi (machine-outil, automobile haut de gamme, chimie de spécialité). La France moins.

Selon la Banque de France, la France a une part de marché à l'export en déclin depuis 2000 : elle représentait 5,5 % des exportations mondiales en 2000, contre 3,1 % en 2023. L'Allemagne est restée stable à 7–8 %. L'Italie, souvent citée en comparaison, a mieux résisté grâce à ses PME familiales exportatrices dans des niches spécialisées.

Cause n°3 : le sous-investissement en R&D industrielle

La France investit 2,2 % de son PIB en R&D — en dessous de l'objectif européen de 3 % et loin derrière l'Allemagne (3,1 %), la Suède (3,3 %) ou la Corée du Sud (4,8 %). Plus grave : la R&D industrielle privée française est concentrée dans quelques grands groupes (Airbus, Sanofi, Total), laissant un tissu de PME peu innovant.

Sans R&D, pas de produits différenciés, pas de marges élevées, et impossible de résister à la concurrence par les coûts. C'est le paradoxe français : des fleurons mondiaux (luxe, aérospatial, nucléaire) mais un tissu industriel intermédiaire fragile.

Cause n°4 : l'euro fort et la politique commerciale

L'entrée dans l'euro en 1999 a privé la France d'un outil traditionnel d'ajustement compétitif : la dévaluation monétaire. Avant l'euro, le franc pouvait se déprécier pour regagner de la compétitivité-prix. Depuis, c'est impossible.

L'euro fort profite à l'Allemagne dont les exportations sont peu sensibles au prix (machines-outils de précision, que les clients achètent de toute façon). Il pénalise les industriels français dont les produits sont plus standardisés et donc plus sensibles à la concurrence-prix.

Cause n°5 : les choix politiques — tertiarisation assumée

Dans les années 1980–2000, les gouvernements successifs ont privilégié le développement des services (finance, tourisme, distribution) au détriment de l'industrie, estimant que la désindustrialisation était inévitable et même souhaitable dans une économie avancée.

Ce choix s'est traduit par des politiques fiscales moins favorables à l'investissement productif qu'en Allemagne (qui a maintenu l'Abschreibung — amortissement accéléré fiscal), une moindre valorisation sociale des filières techniques, et un moindre soutien aux exportateurs PME.

Peut-on réindustrialiser la France ?

Depuis 2017, le gouvernement a engagé une politique de réindustrialisation (plan France 2030, relocalisations post-Covid, gigafactories batteries). Les premiers résultats sont modestes : entre 2017 et 2023, le nombre d'emplois industriels a augmenté de 75 000 (+2,6 %), interrompant la tendance à la baisse — mais sans compenser les 2,5 millions perdus depuis 1980.

Les économistes s'accordent sur un point : la réindustrialisation prend des décennies, nécessite une stratégie industrielle de long terme et des investissements massifs en formation et R&D. Les effets d'annonce ne suffisent pas.

⚠️ Ce que le chiffre ne dit pas
  • Les emplois ont baissé, la production pas autant. La valeur ajoutée industrielle française a moins reculé que les effectifs : la productivité a fortement augmenté. On produit autant ou davantage avec moins de salariés — ce n'est pas que de la délocalisation.
  • La France reste une puissance industrielle mondiale. 5e exportateur mondial dans l'aéronautique (Airbus, Safran), leader du luxe (LVMH, Hermès, L'Oréal), championne de l'agroalimentaire et de la pharmacie. Ces secteurs à haute valeur ajoutée n'apparaissent pas dans les chiffres d'emplois industriels bruts.
  • La désindustrialisation est un phénomène occidental. L'Allemagne, souvent citée en exemple, a perdu 1,2 million d'emplois industriels depuis 2000. La différence est sectorielle : les Allemands ont mieux préservé l'automobile, la chimie et l'ingénierie mécanique.
Sources INSEE — Comptes nationaux, valeur ajoutée par branche 2024 · Eurostat — Structure économique par secteur 2023 · Banque de France — Parts de marché à l'export 2023 · Eurostat — Labour costs 2023 · OCDE — Dépenses en R&D / PIB 2022 · Douanes françaises — Balance commerciale 2023 · France Stratégie — Rapport sur la réindustrialisation 2023.
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